CUMULUS AU SOMMET DU MONT BLANC


Le mythe n 'est pas loin. Décoller du Mont Blanc : un rêve partagé par huit parapentistes de Cumulus, (Sabine Gamere, Sylvie Kuszla, Brigitte et Dominique Jacquet, Dominique Leimacher, Julien Français, Bruno Bergaentzle, Alain Marcot ), encadrés par Denis MAIRE. DTE Cumulus Vosges et Jean Yves Fredricksen guide de haute montagne.


           Expérience individuelle, performance, exploit ...  bien sûr : en s'engageant dans une telle aventure, c 'est son propre Mont Blanc que l'on cherche à gagner; et chacun d'entre nous peut dire aujourd'hui : « mon Mont Blanc à moi » ... 10 Mont Blanc différents, et pourtant ...  Démarche volontaire et solitaire mais aventure collective : en effet, si le rêve est devenu réalité et si la réussite a été totale, c'est bien parce que le groupe a existé, cimenté par la conscience commune que tous avaient de participer à une aventure exceptionnelle et par le soutien et la confiance que nous ont témoignés Denis et Jean-Yves.

          Une préparation sur trois mois et plusieurs week-end a fait découvrir à la plupart d'entre nous un univers nouveau: la haute montagne - Aiguille du midi des grands (3100 m.),  Diablerets (3200 m.), Allalinhorn (4099 m.), Rimpfischhorn (4200 m.) - et une pratique tout aussi nouvelle : le paralpinisme.

Supporter sans rien dire, et même avec le sourire, plus de 10 h. de marche le plus souvent  dans la pente, la neige, la glace, le froid ...  ; apprendre à se déplacer avec des chaussures encombrantes et des crampons quelques fois malveillants ; pester -  et pas toujours intérieurement -  contre le poids écrasant du sac -  même allégé - ; accepter d'être encordé à l 'autre et s ' adapter à son rythme ...  cela n'avait rien d'évident, mais les difficultés ont été compensées par le plaisir, souvent ludique, de la découverte et de l'expérience acquise.

           « Nous n'avions pourtant pas frotté de lampe magique ; nous n'avions pas invoqué les puissants esprits du vent. Une bonne étoile est peut-être passée par là ... »Tu as raison Sabine : même le ciel nous était favorable. La météo du premier w.e. de septembre annonçait des conditions idéales : soleil, vent de N. E., moins de 10 km/h

Samedi 04/09. Chamonix, Les Houches, le téléphérique et le TMB jusqu ' au Nid d'Aigle, puis 1500 m. de dénivelé pour accéder au refuge du Goûter et 6 h. de marche.

Nous sommes tous au rendez-vous ; deux guides ( Pierrot et Ludo) nous rejoignent pour assurer des cordées de deux maximum. La marche, la longue marche dans la caillasse commence. Cela semble encore facile, mais ce n ' est pas fait pour durer. Les cailloux deviennent rochers, la pente augmente, l'oxygène diminue. Et Jean-Yves qui annonce des passages dangereux : il va falloir presser le pas ...  Pardon ? Presser le pas ? Ce n'est pas possible ! Si : les quatre cordées y arrivent. Et si les coeurs tapent très fort, ce n'est pas dû aux grondements plus ou moins lointains de la montagne qui nous prévient qu'elle roule ses pierres, mais bien à l'effort inhumain qu' il nous faut fournir. Quant au pierrier : dernier effort interminable et insensé avant une bonne bière.

Refuge du Goûter. Installation : les uns se reposent, d'autres « testent les latrines ».
Repas : les uns mangent comme quatre, d'autres du bout des dents.

Nuit : les uns dorment, d'autres moins.

A l'écart, Pierrot et Ludo s'inquiètent du lendemain : un repli stratégique ? décoller du dôme du Goûter ? Le sommet pour tous, ils n'y croient pas vraiment, n'est-ce pas ? Mais c'est qu' ils ne nous connaissent pas !

Dimanche 05 09. Réveil 2h30, départ 3h30.

Refuge du Goûter- dôme du Goûter 2h. de marche.

Après le gris et la dureté des rochers de la veille, le blanc de la neige dans laquelle nos crampons essaient de trouver prise. L'effort est différent, mais tout aussi intense et dur. Et lors de la courte pause au dôme, la question muette « Et si on décollait d'ici ? » a dû traverser quelques esprits. Mais il fait trop nuit, trop froid pour attendre que le jour se lève.

Alors on continue.


Dôme du Goûter- Vallot 1h. Deuxième déco possible. Nous sommes à environ 4400 m. et il reste environ 2h30 de marche.

La fatigue est là, bien là ; les pas diminuent, le coeur accélère, les jambes sont lourdes, la voile aussi, de plus en plus. Nausée, équilibre chancelant, voire envie de dormir sont le lot de quelques-uns uns alors que d'autres affichent encore une énergie enviable. Mais Denis et Jean-Yves excellent à motiver l'ensemble de la troupe. Et le sommet est là qui s'offre à nos yeux, étincelant sous le soleil, comme un encouragement à poursuivre l'ascension.

Alors, tête baissée à regarder les traces et à compter les pas, ou regard conquérant adressé au sommet... on continue ... sur cette arête blanche et fuyante qui n'en finit pas.

Le sommet. Enfin nous y sommes ! Tous les huit ou plutôt les douze ! 9h pour les premiers, 9h30 pour les derniers. Au sommet du Mont Blanc ! nos parapentes à côté de nous ! Et à l'horizon de notre regard circulaire, un espace sans limites. Au-dessus : le ciel, au-dessous : les dômes enneigés, les arêtes rocheuses, d' autres sommets ... timides, et en bas Chamonix que l'on devine ...  Grandiose. Bouffée de bonheur incompréhensible qui tend à faire oublier l'effort fourni, mêlé d'une fierté légitime et d'une humilité grandissante : le parapentiste sait que l'air ne doit pas être un ennemi à combattre mais un compagnon de jeu dont il faut accepter les ruses et les sautes d'humeur ; nous venons d'apprendre qu'il en est de même pour la montagne.

Préparer sa voile et décoller dans un dernier effort ...  léger, aérien - même crampons aux pieds- !

Quant au vol, ce qui a traversé le corps et l'esprit des uns et des autres, il est impossible de le raconter ; il faudrait 10 récits. Chacun était rendu à une solitude émerveillée, pleine de sensations exacerbées par l'altitude, le froid, la fatigue, et le bonheur surtout de voler à 4800 m. . Durée de vol ? conditions météo ? distance ? aucune importance : c'était un vol, un vrai vol où seul comptait le plaisir de faire corps avec sa voile, de jouer avec les éléments dans un décor sublime. Un vrai vol, aboutissement de tant d'autres vols sur nos sites plus ou moins habituels ; le premier peut-être ...

... parce qu'il avait été préparé, espéré, désiré, et que, même réalisé, il reste de l'ordre du désir : celui de recommencer, ici ou ailleurs ...

S. K.